Quelques questions à Christian Lehman

Christian Lehmann, tentative de fidélité à l’enfance

En préambule de l’atelier d’écriture qui se déroulera le jeudi 22 septembre, de 19h00 à 21h00 à la librairie Garin, construit autour du roman La Folie Kennawa et porté par l’univers de Christian Lehmann, nous avons soumis l’auteur à “l’épreuve narrative” de l’interview.                                                                               

Non pas 20 ans après, mais 28 … Une vie, la vôtre – médecin, auteur, geek –, s’est écoulée depuis votre venue à Chambéry au Festival du Premier Roman.

A la manière elliptique de Flaubert (ci-dessous), pourriez-vous en retracer quelques lignes saillantes ?

« Il voyagea.

Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.

Il revint.

Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la violence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur.

Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra. »

Christian Lehmann : « Il ne voyagea pas, ou très peu.

Il connut la rassurante inertie du cabinet médical, refaire cent fois les mêmes gestes, recueillir cent fois, mille fois, des histoires toutes différentes qui se termineraient toutes un jour de la même façon.

Il tâcha de rester fidèle à l’enfant qu’il avait été, en fit même un livre. Mais il avait voulu être écrivain, non pas pour un jour être un grand écrivain, même si comme pour chacun cela l’avait effleuré, mais pour pouvoir se dire un jour : j’ai laissé une marque, j’ai rempli tant de dizaines de centimètres sur une étagère de la Grande Bibliothèque. J’ai été un honnête artisan. Il essaya. Il réussit en partie. Mais le monde changeait, et le mensonge qu’il avait vu se développer en politique comme un cancer gagna les autres domaines où il tentait de se mouvoir : la médecine, la littérature. Dans l’un comme dans l’autre il vit le clergé psalmodier des âneries consternantes, vit des carrières se bâtir sur des œuvres à faire vomir un bouc. Il y perdit une grande partie de ses illusions, et s’éloigna. Les gens qu’il avait choisis pour amis, pour maîtres, les vieux médecins, les vieux éditeurs, furent poussés dehors, sans ménagement, ou, pire encore, entourés d’honneurs factices qui servaient à leur cacher qu’on tuait dans le silence ce qu’ils avaient construit.

Il commença à se demander pour qui il écrivait, et écrivit moins.

Se consola en se disant, à maintes reprises, que l’opéra n’était pas encore fini, puisque la grosse dame n’avait pas encore chanté. Se dit que ce n’est qu’à la fin qu’il saurait si tout cela avait eu un sens. »

Pensez-vous  avoir déjà écrit le roman que vous rêviez d’écrire à vos débuts ou bien ce livre reste-t-il à écrire ?

CL : Je ne rêvais d’aucun livre à mes débuts à par celui que j’écrivais, la Folie Kennaway.

Vous écrivez pour les adultes et la jeunesse, y voyez-vous des différences et si oui, comment se traduisent-elles dans votre travail d’écrivain?

CL : Il n’y a pas de différence, si ce n’est la manière de s’adresser au lecteur, en faisant référence, ou non, aux livres qu’il a pu déjà lire en tant qu’adulte. Un livre « jeunesse », on peut l’aborder de manière plus isolée, peut-être, sans avoir besoin de faire référence à ce qui s’est déjà écrit, sans s’excuser, par exemple, de traiter un sujet ou un thème déjà traités pas un auteur célèbre, juste parce qu’on en a envie.

Le mal –la Nature du mal selon le titre d’un de vos romans ressortis l’année dernière–, s’inscrit en filigrane dans votre univers : qu’avez-vous appris sur ce sujet que vous ne connaissiez déjà en écrivant la Folie Kennaway ?

CL : J’ai juste eu des confirmations.

” Il revient pour les 30 ans du Festival du Premier Roman et c’est peu dire qu’il va surprendre ses lecteurs, ses “fans” ; lui, cet auteur qui fut invité au début de sa carrière à Chambéry, et dont tout le monde conserve le souvenir attendri d’un jeune homme prometteur…” Un titre pour ce pitch de roman imaginaire ? 

CL : Je serais moi-même très surpris d’avoir des fans. Un jour je serai surpris d’avoir des lecteurs

Enfin, une “dédicace” pour les participants de l’atelier d’écriture qui vont plancher à partir de La Folie Kennaway : quel passage de votre roman aimeriez-vous que je leur lise plus particulièrement et pourquoi ?

CL : Difficile après tout ce temps, et sans reprendre le livre en main, pour ne pas tricher. Peut-être les passages où le psychiatre Eivind Lindström confronte sa propre mortalité proche, ou se souvient de sa relation avec Sigmund Freud : « Je peux recommander chaudement la Gestapo… »

Propos recueillis par Sylviane Doise

RDV Jeudi 22 septembre 2016 de 19h00 à 21h00.

  • Public : tout public.
  • Tarif : 10 € la séance. 8€ pour les adhérents de l’association Lectures Plurielles (10 participants maximum).
  • Renseignements & inscriptions auprès de la Librairie Garin : contact@librairiegarin.fr
  • Festival du Premier Roman : fpr@festivalpremierroman.com